20 ans d'Itinéraire Culturel
page établie en septembre 2007, mise à jour le 5 octobre, 2007

Au Puy-en-Velay, anniversaire du 1er Itinéraire Culturel
Sur les Chemins de Saint-Jacques de Compostelle

Louis Mollaret, Président, Fondation David Parou Saint-Jacques


A l’occasion du 20ème anniversaire du premier Itinéraire Culturel du Conseil de l’Europe, d’importantes manifestations ont été organisées au Puy-en-Velay du 25 au 30 septembre 2007. Elles ont débuté par la 5e rencontre des sites français classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et se sont poursuivies par le colloque Sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, organisé par l’Institut Européen des Itinéraires Culturels.

 

Plan de l'article :

Le Puy ville du Patrimoine Mondial
Le projet culturel de l’hôtel-Dieu
Le colloque Sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle
Les chemins de Compostelle, « comment gérer un mythe » ?
Du symbole à la géographie
Pour les prochaines rencontres de l’hôtel-Dieu

Photo de l'inauguration du chantier de rénovation de l'Hôtel-Dieu 
        (cl. J.N.Le Toulouzan)

Le Puy ville du Patrimoine Mondial

 

 

 

 

 

 

 

 

L'inauguration du chantier de rénovation de l'hôtel-Dieu (cl. J.N.Le Toulouzan)

C’est en 1984 que le Conseil de l’Europe a recommandé aux gouvernements des pays membres :

« d'encourager une coopération entre les Etats membres destinée à préserver conjointement les itinéraires internationaux de pèlerinage - par exemple une action concertée en vue de faire figurer les itinéraires les plus significatifs et leurs monuments sur le Répertoire du patrimoine mondial de l'UNESCO ».

Cette recommandation a été confirmée en 1987 lorsque les chemins de Compostelle ont été déclarés premier Itinéraire Culturel du Conseil de l’Europe. Comme souvent dans une construction européenne où les Etats sont tentés par le « chacun pour soi », les actions gouvernementales n’ont pas été concertées. L’Espagne, la première, a demandé l’inscription du Camino francés au Patrimoine Mondial, décision prise par l’UNESCO en 1993 en faveur de l’ensemble de ce chemin.
Pour la France la décision a été prise en 1998. Il ne pouvait être question d’inscrire la totalité de chemins impossibles à identifier historiquement de façon sérieuse. Par contre la France disposait de nombreux bâtiments et de quelques sites significatifs des pèlerinages dans l’histoire.
Le rapport du Comité s’exprime ainsi :

L'étude nationale des routes de Saint-Jacques-de-Compostelle en France a identifié quelques 800 biens de toutes sortes associés au pèlerinage ; soixante-et-onze d'entre eux ont été sélectionnés dans cette inscription. En outre, sept tronçons du Chemin du Puy sont inclus dans la proposition d'inscription. La présente proposition d'inscription porte sur les biens suivants, regroupés par ordre alphabétique des régions (ceux marqués d'un astérisque sont déjà inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial, soit en tant que monuments individuels, soit en tant que composants de villes ou centres villes historiques).
Voir cette liste sur le site : http://whc.unesco.org/sites/868-loc.htm

Ce sont donc 71 bâtiments et 7 tronçons du GR 65 tracé à partir de 1970 qui sont inscrits au Patrimoine Mondial. On trouve dans cette liste des édifices dont le rapport à un pèlerinage ou à un culte est certain mais dont le rapport à Compostelle est lointain, voire inexistant ; on y trouve aussi le dolmen de Pech-Laglaire à Gréalou dont on se demande à quel titre il figure dans cette liste. Quoi qu’il en soit de la réalité du lien avec Compostelle et de sa justification, plusieurs villes françaises ont bénéficié de cette inscription qui, si elle n’était méritée au titre des chemins de Compostelle que grâce à des erreurs ou approximations historiques, l’était amplement par ailleurs.
C’est le cas de la ville du Puy-en-Velay et, sur le même chemin contemporain de Compostelle de Moissac. (Avait-on vraiment besoin de justifier par le pèlerinage à Compostelle l’inscription de la cathédrale et de l’hôtel-Dieu du Puy et du cloître de Moissac ?). Mais chacune de ces villes n’aurait pas pu faire seule la course d’obstacles que représente une inscription. Le Conseil de l’Europe avait ouvert la voie en 1984 en proposant de porter l’attention sur « les itinéraires internationaux de pèlerinage ». Dans ce cas l’inscription du Puy allait de soi sans référence à Compostelle.
Il est dommage que cette inscription "au titre de Compostelle" ait à ce point marqué les esprits qu’aujourd’hui Le Puy en vient presque à oublier les pèlerins médiévaux de Notre-Dame au profit de ceux de Compostelle et qu’une autorité locale ait même pu soutenir que l’hôtel-Dieu du Puy avait été construit « pour les pèlerins de Compostelle ». Les cérémonies récentes ont heureusement permis de redresser cette erreur en rappelant qu’il était "l’hôtel-Dieu Notre-Dame".

La 5e rencontre des villes françaises de l'UNESCO a été conclue par la création d’une nouvelle association regroupant les villes dont un site est reconnu par l’UNESCO et inscrit au patrimoine de l’humanité. Mais si la définition est claire pour les sites uniques, elle est apparue compliquée pour l’ensemble disparate que constituent les sites français inscrits « au titre des chemins de Compostelle ». Une question soulevée est celle de la gestion des sites. A cette question, Olivier Poisson, inspecteur général au ministère de la Culture, (cité par La Tribune/Le Progrès du 28 septembre 2007) a eu du mal à répondre autrement que par une autre question : « Comment gère-t-on un mythe ? ». Pour le moment la nouvelle association attend des sites inscrits collectivement qu’ils organisent une représentation unique. Comme l’écrivait un journaliste, c'est résoudre l’équation 70+7=1 !

Le projet culturel de l’hôtel-Dieu

Le colloque, organisé par l’Institut Européen des Itinéraires Culturels, était présenté par la Municipalité du Puy et l’ensemble des autorités locales concernées comme la première des « rencontres de l’hôtel-Dieu du Puy-en-Velay ».
En présence de nombreuses délégations de pays membres du Conseil de l’Europe, cet anniversaire fut en effet l’occasion de lancer les travaux de l’ambitieux projet de réhabilitation de cet ensemble historique. Ce projet, envisagé depuis plus de quinze ans, redonnera une âme à ces murs bâtis pour offrir l’hospitalité aux voyageurs et pèlerins qui venaient vénérer Notre-Dame.
Madame le Maire du Puy-en-Velay a remis symboliquement les clefs du bâtiment au Président de la Communauté d’agglomération du Puy-en-Velay en présence des Présidents du Conseil Général et du Conseil Régional et d’un représentant du gouvernement. Toutes ces entités sont en effet parties prenantes du projet.
L’objectif est de créer dans ces bâtiments un pôle culturel présentant plusieurs facettes. Au service de la concorde et de la paix, il accueillera un Centre de Réflexion et de Rencontres sur les spiritualités et les religions dans le monde contemporain et un Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine. Il comportera un petit centre de Congrès de 170 places et, selon certains orateurs lors de la cérémonie de lancement des travaux, une capacité d’accueil des pèlerins. Au cœur de la ville haute du Puy, au pied de la cathédrale il témoignera également de la riche histoire du Puy-en-Velay et de son agglomération, Pays d’Art et d’Histoire.
Pour terminer disons, avec l’un des promoteurs du projet qu’il s’agit de « faire chanter l’hôtel-Dieu », au bénéfice de la population de l’agglomération et au service d’une ambition plus vaste.

La plaquette du colloque

Le colloque Sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La plaquette du colloque

Quelques uns des pèlerins de Compostelle présents ont été déçus de ne pas entendre parler de leur Chemin. Le titre était trompeur pour qui s’attendait à entendre parler des chemins du pèlerinage vers le sanctuaire galicien mais bien choisi pour attirer car Compostelle fait vendre. Mais ce titre est significatif. Il a été éclairé par le colloque.Le participant attentif a compris qu'il ouvrait à l’actualité et aux perspectives des Itinéraires créés depuis 20 ans « sur les traces des chemins de Compostelle ». Il a eu l’occasion de mesurer le chemin parcouru. En 1984, l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe a reconnu la place particulière du chemin de Saint-Jacques et recommandé de

"s'inspirer de son exemple comme point de départ d'une action relative à d'autres itinéraires de pèlerinage". (RECOMMANDATION 987 (1984) relative aux itinéraires européens de pèlerinage.)

En 1987, le Conseil de l’Europe ne retenait qu’un itinéraire européen de pèlerinage, l’ensemble des chemins de Compostelle dont il faisait le premier Itinéraire Culturel Européen. Pourquoi avoir abandonné en 1987 l’objectif « d’une action relative à d’autres itinéraires de pèlerinage » ? Cette question n’a pas été élucidée au cours du colloque. Mais il a bien été montré en quoi la politique de création de nouveaux Itinéraires avait été fidèle aux orientations de 1984 tout en mettant au point des règles adaptées aux exigences de qualité imposées par le Conseil de l’Europe et à l’évolution de politique du continent.


Ce colloque a travaillé selon trois axes :

- Ethique et valeurs européennes du Chemin
- Tracé, interprétation et médiation européenne du Chemin
- Gouvernance et aménagement : le paysage urbain et rural du pèlerinage.

Cet énoncé montre bien la prégnance du modèle que représentent les chemins de Compostelle sur l'ensemble des Itinéraires du Conseil de l'Europe. L’emploi du mot Chemin ne s’y réfère-t-il pas explicitement ? Ceci est confirmé par l’emploi du mot pèlerinage dans l’énoncé du troisième axe. Les intitulés auraient pu porter sur l’éthique, les valeurs, les tracés ou la gouvernance des Itinéraires. L’esprit du colloque aurait peut-être été différent. Le fonds culturel que représente encore aujourd’hui le pèlerinage – et pas seulement celui de Compostelle - dans la Chrétienté médiévale a constitué un lien permanent et subtil entre tous les apports. Certes le mot voyage est aujourd’hui préféré à pèlerinage, mais ne fut-il pas un temps où les deux termes étaient synonymes ? La dimension religieuse s’estompe, comme a disparu la Chrétienté. Lui a fait place une recherche spirituelle plus individuelle. Mais les valeurs partagées sur le Chemin auxquelles tous se réfèrent n’ont-elles pas leurs racines dans le message que Jacques, fils de Zébédée, pécheur de Galilée a porté à l’extrémité de la terre occidentale où vont encore les pèlerins d’aujourd’hui ?

Le souhait des organisateurs était également d’insister sur l’importance d’une recherche de qualité. Elle est indispensable pour comprendre l’histoire de chaque Chemin, de chaque thème retenu et pour donner les bases de médiations et interprétations instructives. La recherche est ainsi au service de la communication, et de l’information des visiteurs et touristes.

 

Les trois axes ont fait l’objet d’exposés introductifs généraux et de présentation d’exemples de réalisations ou de projets concernant des Itinéraires Culturels autres que les chemins de Compostelle. Ceux-ci restaient néanmoins présents en permanence en arrière-plan, tant par les valeurs qu’ils représentent que par les mots qui les décrivent ou la pratique contemporaine de ceux qui les empruntent. Ainsi en était-il de l’emploi du mot chemin. S’agissait-il toujours d’un itinéraire parcouru à pied ou le mot était-il utilisé dans un sens plus symbolique ? Il en est résulté un sentiment fréquent de distorsion entre le modèle que représentent les chemins de Compostelle et les pratiques nouvelles, déjà mises en œuvre ou recherchées pour d’autres itinéraires.
Le nombre important de personnalités concernées a malheureusement alourdi le colloque de considérations générales conduisant à des redites et donnant d’emblée aux travaux un retard important. En outre, le grand nombre d’orateurs n’a pas laissé à chacun le temps de présenter la communication prévue et les auditeurs en ont été frustrés. L’édition des Actes n’en sera que plus intéressante.

Il est apparu que le succès du programme des itinéraires Culturels constitue un socle indispensable à toute action culturelle future. L'expérience acquise par tous ses acteurs sera des plus utiles pour la construction d’une Europe politique prenant en compte de la dimension culturelle et humaniste du passé des pays européens. En plus de l'expérience, l’importante documentation rassemblée par l’Institut est une « caverne au trésor » dans laquelle il sera bon de pouvoir puiser. Mais il est également clair que cette réponse aux besoins de l’Europe culturelle était loin d’être suffisante. Quelle que soit l’audience des Itinéraires, il est nécessaire d’aller plus loin, en terme de moyens et d’engagements des autorités pour atteindre le grand public et sortir de ce qui peut encore apparaître comme un cercle d’initiés. Cette ouverture passe par une « mise en tourisme » dont certains orateurs ont cherché à définir les contours et les modalités. Des essais ont été faits qui méritent analyse. Mais le véritable progrès viendra le jour où la Culture sera vraiment prise en compte comme fondement de la construction européenne par l’Europe de Bruxelles. Ses contours ne sont malheureusement pas ceux de l’Europe de Strasbourg mais les progrès faits à 27 serviraient sûrement la cause des 49.

Les chemins de Compostelle, « comment gérer un mythe » ?

Premier Itinéraire Culturel, les chemins de Compostelle peuvent apparaître à certains comme un « mythe ». Comment cela est-il possible ? Comment expliquer que, sur ce mythe, ait pu se constituer la trame des itinéraires contemporains et surtout que cet itinéraire mythique soit de plus en plus fréquenté ? On ne marche pas sur un mythe, pas plus qu'on ne le gère mais le mythe, comme l'utopie, donne l'élan.

couverture du Guide du pèlerin

A la base du mythe se trouve chez l'homme « l’expérience du voyage », reliée à son « besoin de croire », selon des expressions de Julia Kristeva dans sa conférence introductive. La pratique du pèlerinage s’est greffée sur ces fondements. Elle est inséparable d’un certain sens du sacré que représente le but du pèlerinage. Il s’y est rattaché le culte des reliques qui mettaient en relation directe avec le saint personnage auquel elles avaient appartenu. Vraies ou fausses peu importait, l’essentiel étant dans la croyance et la démarche. Dans ce contexte, Compostelle est née d’un miracle qui a permis la découverte d’un tombeau attribué à saint Jacques. Là se trouve une seconde racine du mythe.
Il a pris une nouvelle dimension quand fut inventée au XIIe siècle l’intervention de Charlemagne pour sauver le tombeau de l’apôtre qui risquait de tomber aux mains des Sarrasins. Saint Jacques apôtre était vénéré partout en Europe, ses miracles et l’histoire de l’empereur étaient connus et racontés dans les châteaux et les sanctuaires. L’apôtre Jacques, le Galiléen, est progressivement devenu saint Jacques-de-Compostelle, personnage mythique qui n’a jamais existé. A côté de sanctuaires plus anciens, comme celui du Puy un nouveau pèlerinage était né, créant des relations entre les deux cités. Comme le notait un observateur local :

« La dévotion à ce grand saint n'était pas la seule à créer un lien de plus entre les Ponots et leurs voisins de l'autre côté des Pyrénées, car si les Français allaient en Espagne, les Espagnols, de leur côté, accouraient en France. Le Puy les attirait par son célèbre pèlerinage à celle qu'ils désignaient sous le nom de Nuestra Senora de Francia. A leur départ, ils emportaient chez eux des statues de Notre-Dame du Puy. Ne nous étonnons donc pas de trouver très souvent en Espagne le culte de la Sainte Vierge sous le titre de Notre-Dame du Puy. Selon les régions on l'appelle Puey, Puayo, Puig ou Puche. Ces Vierges sont très nombreuses. Dans le seul diocèse de Huesca on en a compté plus de quarante. Les plus anciennes remontent au IXe siècle et les plus récentes au XIIIe. »
(M. l’abbé Chanal Semaine religieuse du diocèse du Puy le 16 novembre 1951).

Mais les liens entre ces deux sanctuaires ne reposent pas uniquement sur la dévotion. La politique y a sa place. Au XIIe siècle quand est racontée l’histoire du rêve de Charlemagne, reprise dans le Codex Calixtinus (manuscrit conservé à Compostelle), Notre-Dame du Puy est avec Saint-Martin de Tours, Sainte-Madeleine de Vézelay et Saint-Gilles l’un des sanctuaires qui délimitent la grande Aquitaine. Celle-ci est convoitée par Alphonse VI, roi de Castille qui se déclare « l’égal de Charles » et rêve d’élargir son empire « jusqu’aux rives du Rhône ». Le Codex Calixtinus contient un Livre dans lequel les grands sanctuaires aquitains, qu’Alphonse aimerait voir entrer dans sa vassalité, sont mentionnés comme les points extrêmes du territoire convoité Il mentionne « quatre routes » pour Compostelle, celles indiquées aux princes d’Aquitaine pour se rendre au couronnement d’Alphonse VII d’Espagne, à Compostelle, en 1135. Ce sont les routes commerciales du XIIe siècle, irriguant la grande Aquitaine, bornée par les quatre sanctuaires de Tours, Vézelay, le Puy, Arles. Avant le XIXe siècle personne n'a songé à les prolonger en "chemins de Compostelle" au delà de ces limites. C'est en effet en 1882 seulement qu'il a été édité (en latin) pour la première fois.


Une autre dimension du mythe est née avec la traduction de ce Livre en français en 1938, sous le titre Le guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle. Elle porte sur l’existence de chemins de pèlerinage historiques qu’il est possible de retrouver et de baliser. Entreprise illusoire car les itinéraires des pèlerins ne sont autres à chaque époque que les itinéraires de tous les voyageurs et les pèlerins sont loin d'y être les plus nombreux. Aucun pont, aucune auberge, n’ont été construits pour les pèlerins de Compostelle. Les historiens ne connaisent que deux hôpitaux construits pour eux, celui des Rois Catholiques à Santiago et celui de La Rochelle.
Le Guide du pèlerin n’a pas été écrit comme un « guide du routard » médiéval. Les récits des pèlerins, les textes littéraires indiquent souvent d’autres itinéraires, variables en fonction des époques et des pèlerins eux-mêmes. Aucun n’a une valeur historique supérieure à l’autre, si ce n’est peut-être la route Atlantique par Poitiers et Bordeaux. La prééminence actuelle de la route du Puy sur les autres n’est due qu’à la conjonction récente de plusieurs facteurs favorables.

Du symbole à la géographie

Itinéraires 
        de pèlerins du XVe siècle à travers la France<br>
        carte établie par Denise Péricard-Méa Itinéraires de pèlerins du XVe siècle à travers la France
carte établie par Denise Péricard-Méa

Quand, en 1984, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe "reconnait l'importance historique et particulière du chemin de Saint-Jacques de Compostelle" et "recommande au Comité des Ministres, de s'inspirer de son exemple comme point de départ d'une action relative à d'autres itinéraires de pèlerinage", elle s'engage de façon ambigüe. Elle s'inspire de l'esprit du Chemin de Compostelle mais recommande la promotion des itinéraires avec un emblème spécial. Le premier est symbolique, les seconds sont matériels. Le chemin est unique, les itinéraires sont multiples. Le chemin est unificateur, les itinéraires véhiculent des intérêts politiques et économiques parfois divergents.

Si le chemin de Saint-Jacques a servi de modèle pour la préparation des décisions qui ont conduit à la situation actuelle de 24 itinéraires agréés par le Conseil, il a permis de voir quelles erreurs devaient être évitées.
La forte charge symbolique qui s’attache au pèlerinage a été évoquée. L’image du pèlerin-marcheur est également très importante. Elle est confortée par le besoin de la société contemporaine de retrouver un autre style de vie et un contact avec la nature. Compostelle est en quelque sorte devenu le nouveau Katmandou, plus facilement accessible.

L’accent mis au colloque sur la nécessité d’une recherche de qualité est sans doute du à la prise de conscience de l’insuffisance du travail de recherche préalable à la définition du premier Itinéraire. Les décisions du Conseil de l'Europe ont été orientées sur la base d’hypothèses non validées.

Dans l'enthousiasme, les promoteurs de Compostelle ont commis et commettent encore plusieurs erreurs.
La première, la plus importante, est de ne pas avoir fait d’analyse critique du dernier Livre du Codex Calixtinus. Dés son édition en 1882, il a été considéré, sans analyse, comme un guide du pèlerin. Personne, avant des chercheurs américaines ne s’est préoccupé de sa diffusion. (Stones Alison et Krochalis Jeanne, « Qui a lu le Guide du pèlerin ? », Pèlerinages et croisades, Actes du 118e colloque de Pau, 1993, Paris, C.T.H.S., 1995)
Les trois autres sont des erreurs de méthodes. Elles reposent sur des hypothèses qui n’ont jamais été vérifiées :

1 - tracer des chemins en prenant pour balises toute construction au vocable Saint-Jacques
2 - considérer que tous les hôpitaux Saint-Jacques ont été fondés pour les pèlerins de Compostelle
3 - assimiler tout pèlerin à un pèlerin de Compostelle.


René de La Coste-Messelière, pourtant infatigable promoteur de Compostelle, avait ressenti le besoin de les réviser. En juin 1965, il organisait, aux Archives Nationales à Paris, une exposition intitulée Pèlerins et chemins de Saint-Jacques en France et en Europe à l’occasion de laquelle il recommandait de réaliser une étude d’ensemble des « milliers d’hôpitaux pour voyageurs parmi lesquels les pèlerins étaient tenus pour privilégiés ». Au début des années 1980, il engageait encore des recherches sur les registres hospitaliers. Mais, emporté par l’élan qu’il avait lui-même donné au mouvement compostellan, il n’a pas pu tirer parti de leurs résultats. L’enthousiasme l’a emporté sur l’analyse et les quelques voix qui ont exprimé des désaccords n’ont pas été écoutées. Voir l'article Peut-on parler de réseau hospitalier sur les chemins de Santiago : réseau ?. D'autres chercheurs, impliqués dans ce mouvement dans les annés 1980, expriment aujourd'hui des réserves, mais en privé. Devant l'ampleur prise par le phénomène auquel ils ont contribué, il leur est difficile de paraître se déjuger.

Il reste beaucoup à faire en matière de communication et d’information pour redresser les conséquences de ces erreurs qui ont très profondément marqué les esprits. Plusieurs expressions entendues au colloque montrent qu'elles sont encore à la base de travaux de certains promoteurs de chemins de pèlerinage.

 

L’accent a également été mis au colloque sur l’éthique. Ce mot s’applique entre autre à la pratique du chemin, particulièrement sur les chemins de pèlerinage. Mais il y a aussi une éthique de la mise en tourisme et de la pratique touristique. L'éthique implique aussi le respect du public dans l’information qui lui est donnée. S’agissant des chemins de Compostelle en France, quelle conception de l’éthique peut-elle conduire à écrire partout et à graver dans le marbre avec le timbre de l’UNESCO que « les chemins de Saint-Jacques en France sont inscrits au Patrimoine Mondial » ? Affirmation qui risque à terme de se révéler dangereuse car on ne peut pas protéger ce qui manifestement ne doit pas l’être et n'a, à juste titre pas fait l'objet d'une inscription.

Pour les prochaines rencontres de l’hôtel-Dieu

Photo de l'inauguration du chantier de rénovation de l'Hôtel-Dieu 
        (cl. J.N.Le Toulouzan)

L'inauguration du chantier de rénovation de l'hôtel-Dieu
(cl. J.N.Le Toulouzan)

Quoi qu’il en soit des erreurs passées, il est toujours temps de donner la parole aux chercheurs qui ont continué à travailler. Des exemples ont été apportés au colloque montrant comment des résultats de recherche correctement exploités peuvent servir de base à l’information du public. D’autres ont fait état de recherches en cours (en Italie par exemple) dont les résultats mériteraient d’être étendus à tous les pèlerinages, confrontés à ceux d’autres pays et complétés. En France, la Fondation David Parou Saint-Jacques dispose d’une base de données de près de 5000 enregistrements récapitulant une part importante des connaissances sur saint Jacques et ses cultes et pèlerinages (patrimoine immobilier et mobilier, personnes physiques et morales, lieux, événements et textes avec une base d’images).
Plus que de chemins, le fonds culturel est aussi constitué des récits laissés par les pèlerins des siècles passés. Leur publication, accompagnée des annotations nécessaires à leur compréhension par les lecteurs contemporains, est un énorme travail. La Fondation l’a entrepris avec quelques coopérations internationales qui pourraient utilement être renforcées.

Toutes ces questions me semblent être des sujets pour de prochaines rencontres de l’hôtel-Dieu du Puy. Un comité scientifique a été mis en place pour en préparer les programmes. Il a du pain sur la planche pour passer du funambulisme à la culture.

 

 

 

 

 

 

 

 

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