Louis Mollaret, Président, Fondation David Parou Saint-Jacques
A
l’occasion du 20ème anniversaire du premier Itinéraire
Culturel du Conseil de l’Europe, d’importantes manifestations
ont été organisées au Puy-en-Velay du 25 au 30 septembre
2007. Elles ont débuté par la 5e rencontre des sites français
classés au patrimoine mondial de l’UNESCO et se sont poursuivies
par le colloque Sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, organisé
par l’Institut Européen des Itinéraires Culturels.
Plan de l'article :
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Le Puy ville du Patrimoine Mondial
L'inauguration du chantier de rénovation de l'hôtel-Dieu (cl. J.N.Le Toulouzan) |
| C’est en 1984 que le Conseil de l’Europe a recommandé
aux gouvernements des pays membres : « d'encourager une coopération entre les Etats membres destinée
à préserver conjointement les itinéraires internationaux
de pèlerinage - par exemple une action concertée en vue
de faire figurer les itinéraires les plus significatifs et leurs
monuments sur le Répertoire du patrimoine mondial de l'UNESCO ». Cette recommandation a été confirmée
en 1987 lorsque les chemins de Compostelle ont été déclarés
premier Itinéraire Culturel du Conseil de l’Europe. Comme
souvent dans une construction européenne où les Etats sont
tentés par le « chacun pour soi », les actions gouvernementales
n’ont pas été concertées. L’Espagne,
la première, a demandé l’inscription du Camino
francés au Patrimoine Mondial, décision prise par l’UNESCO
en 1993 en faveur de l’ensemble de ce chemin. L'étude nationale des routes de Saint-Jacques-de-Compostelle
en France a identifié quelques 800 biens de toutes sortes associés
au pèlerinage ; soixante-et-onze d'entre eux ont été
sélectionnés dans cette inscription. En outre, sept tronçons
du Chemin du Puy sont inclus dans la proposition d'inscription. La présente
proposition d'inscription porte sur les biens suivants, regroupés
par ordre alphabétique des régions (ceux marqués
d'un astérisque sont déjà inscrits sur la Liste du
Patrimoine mondial, soit en tant que monuments individuels, soit en tant
que composants de villes ou centres villes historiques). Ce sont donc 71 bâtiments et 7 tronçons du GR
65 tracé à partir de 1970 qui sont inscrits au Patrimoine
Mondial. On trouve dans cette liste des édifices dont le rapport
à un pèlerinage ou à un culte est certain mais dont
le rapport à Compostelle est lointain, voire inexistant ; on y
trouve aussi le dolmen de Pech-Laglaire à Gréalou dont on
se demande à quel titre il figure dans cette liste. Quoi qu’il
en soit de la réalité du lien avec Compostelle et de sa
justification, plusieurs villes françaises ont bénéficié
de cette inscription qui, si elle n’était méritée
au titre des chemins de Compostelle que grâce à des erreurs
ou approximations historiques, l’était amplement par ailleurs.
La 5e rencontre des villes françaises de l'UNESCO a été conclue par la création d’une nouvelle association regroupant les villes dont un site est reconnu par l’UNESCO et inscrit au patrimoine de l’humanité. Mais si la définition est claire pour les sites uniques, elle est apparue compliquée pour l’ensemble disparate que constituent les sites français inscrits « au titre des chemins de Compostelle ». Une question soulevée est celle de la gestion des sites. A cette question, Olivier Poisson, inspecteur général au ministère de la Culture, (cité par La Tribune/Le Progrès du 28 septembre 2007) a eu du mal à répondre autrement que par une autre question : « Comment gère-t-on un mythe ? ». Pour le moment la nouvelle association attend des sites inscrits collectivement qu’ils organisent une représentation unique. Comme l’écrivait un journaliste, c'est résoudre l’équation 70+7=1 ! Le projet culturel de l’hôtel-DieuLe colloque, organisé par l’Institut Européen des
Itinéraires Culturels, était présenté par
la Municipalité du Puy et l’ensemble des autorités
locales concernées comme la première des « rencontres
de l’hôtel-Dieu du Puy-en-Velay ». | |
| Le colloque Sur les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
La plaquette du colloque |
Quelques uns des pèlerins de Compostelle présents
ont été déçus de ne pas entendre parler de
leur Chemin. Le titre était trompeur pour qui s’attendait
à entendre parler des chemins du pèlerinage vers le sanctuaire
galicien mais bien choisi pour attirer car Compostelle fait vendre. Mais
ce titre est significatif. Il a été éclairé
par le colloque.Le participant attentif a compris qu'il ouvrait à
l’actualité et aux perspectives des Itinéraires créés
depuis 20 ans « sur les traces des chemins de Compostelle ».
Il a eu l’occasion de mesurer le chemin parcouru. En 1984, l'Assemblée
Parlementaire du Conseil de l'Europe a reconnu la place particulière
du chemin de Saint-Jacques et recommandé de
"s'inspirer de son exemple comme point de départ d'une action
relative à d'autres itinéraires de pèlerinage".
(RECOMMANDATION 987 (1984) relative aux itinéraires européens
de pèlerinage.) En 1987, le Conseil de l’Europe ne retenait qu’un itinéraire européen de pèlerinage, l’ensemble des chemins de Compostelle dont il faisait le premier Itinéraire Culturel Européen. Pourquoi avoir abandonné en 1987 l’objectif « d’une action relative à d’autres itinéraires de pèlerinage » ? Cette question n’a pas été élucidée au cours du colloque. Mais il a bien été montré en quoi la politique de création de nouveaux Itinéraires avait été fidèle aux orientations de 1984 tout en mettant au point des règles adaptées aux exigences de qualité imposées par le Conseil de l’Europe et à l’évolution de politique du continent.
- Ethique et valeurs européennes du Chemin Cet énoncé montre bien la prégnance du modèle que représentent les chemins de Compostelle sur l'ensemble des Itinéraires du Conseil de l'Europe. L’emploi du mot Chemin ne s’y réfère-t-il pas explicitement ? Ceci est confirmé par l’emploi du mot pèlerinage dans l’énoncé du troisième axe. Les intitulés auraient pu porter sur l’éthique, les valeurs, les tracés ou la gouvernance des Itinéraires. L’esprit du colloque aurait peut-être été différent. Le fonds culturel que représente encore aujourd’hui le pèlerinage – et pas seulement celui de Compostelle - dans la Chrétienté médiévale a constitué un lien permanent et subtil entre tous les apports. Certes le mot voyage est aujourd’hui préféré à pèlerinage, mais ne fut-il pas un temps où les deux termes étaient synonymes ? La dimension religieuse s’estompe, comme a disparu la Chrétienté. Lui a fait place une recherche spirituelle plus individuelle. Mais les valeurs partagées sur le Chemin auxquelles tous se réfèrent n’ont-elles pas leurs racines dans le message que Jacques, fils de Zébédée, pécheur de Galilée a porté à l’extrémité de la terre occidentale où vont encore les pèlerins d’aujourd’hui ? Le souhait des organisateurs était également d’insister sur l’importance d’une recherche de qualité. Elle est indispensable pour comprendre l’histoire de chaque Chemin, de chaque thème retenu et pour donner les bases de médiations et interprétations instructives. La recherche est ainsi au service de la communication, et de l’information des visiteurs et touristes. Les trois axes ont fait l’objet d’exposés
introductifs généraux et de présentation d’exemples
de réalisations ou de projets concernant des Itinéraires
Culturels autres que les chemins de Compostelle. Ceux-ci restaient néanmoins
présents en permanence en arrière-plan, tant par les valeurs
qu’ils représentent que par les mots qui les décrivent
ou la pratique contemporaine de ceux qui les empruntent. Ainsi en était-il
de l’emploi du mot chemin. S’agissait-il toujours d’un
itinéraire parcouru à pied ou le mot était-il utilisé
dans un sens plus symbolique ? Il en est résulté un sentiment
fréquent de distorsion entre le modèle que représentent
les chemins de Compostelle et les pratiques nouvelles, déjà
mises en œuvre ou recherchées pour d’autres itinéraires. Il est apparu que le succès du programme des itinéraires Culturels constitue un socle indispensable à toute action culturelle future. L'expérience acquise par tous ses acteurs sera des plus utiles pour la construction d’une Europe politique prenant en compte de la dimension culturelle et humaniste du passé des pays européens. En plus de l'expérience, l’importante documentation rassemblée par l’Institut est une « caverne au trésor » dans laquelle il sera bon de pouvoir puiser. Mais il est également clair que cette réponse aux besoins de l’Europe culturelle était loin d’être suffisante. Quelle que soit l’audience des Itinéraires, il est nécessaire d’aller plus loin, en terme de moyens et d’engagements des autorités pour atteindre le grand public et sortir de ce qui peut encore apparaître comme un cercle d’initiés. Cette ouverture passe par une « mise en tourisme » dont certains orateurs ont cherché à définir les contours et les modalités. Des essais ont été faits qui méritent analyse. Mais le véritable progrès viendra le jour où la Culture sera vraiment prise en compte comme fondement de la construction européenne par l’Europe de Bruxelles. Ses contours ne sont malheureusement pas ceux de l’Europe de Strasbourg mais les progrès faits à 27 serviraient sûrement la cause des 49. | |
Les chemins de Compostelle, « comment gérer un mythe » ? Premier Itinéraire Culturel, les chemins de Compostelle
peuvent apparaître à certains comme un « mythe ».
Comment cela est-il possible ? Comment expliquer que, sur ce mythe, ait
pu se constituer la trame des itinéraires contemporains et surtout
que cet itinéraire mythique soit de plus en plus fréquenté
? On ne marche pas sur un mythe, pas plus qu'on ne le gère mais
le mythe, comme l'utopie, donne l'élan. | |
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A la base du mythe se trouve chez l'homme « l’expérience
du voyage », reliée à son « besoin de croire
», selon des expressions de Julia Kristeva dans sa conférence
introductive. La pratique du pèlerinage s’est greffée
sur ces fondements. Elle est inséparable d’un certain sens
du sacré que représente le but du pèlerinage. Il
s’y est rattaché le culte des reliques qui mettaient en relation
directe avec le saint personnage auquel elles avaient appartenu. Vraies
ou fausses peu importait, l’essentiel étant dans la croyance
et la démarche. Dans ce contexte, Compostelle est née d’un
miracle qui a permis la découverte d’un tombeau attribué
à saint Jacques. Là se trouve une seconde racine du mythe.
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| « La dévotion à ce grand saint n'était pas
la seule à créer un lien de plus entre les Ponots et leurs
voisins de l'autre côté des Pyrénées, car si
les Français allaient en Espagne, les Espagnols, de leur côté,
accouraient en France. Le Puy les attirait par son célèbre
pèlerinage à celle qu'ils désignaient sous le nom
de Nuestra Senora de Francia. A leur départ, ils emportaient chez
eux des statues de Notre-Dame du Puy. Ne nous étonnons donc pas
de trouver très souvent en Espagne le culte de la Sainte Vierge
sous le titre de Notre-Dame du Puy. Selon les régions on l'appelle
Puey, Puayo, Puig ou Puche. Ces Vierges sont très nombreuses. Dans
le seul diocèse de Huesca on en a compté plus de quarante.
Les plus anciennes remontent au IXe siècle et les plus récentes
au XIIIe. » Mais les liens entre ces deux sanctuaires ne reposent pas uniquement sur la dévotion. La politique y a sa place. Au XIIe siècle quand est racontée l’histoire du rêve de Charlemagne, reprise dans le Codex Calixtinus (manuscrit conservé à Compostelle), Notre-Dame du Puy est avec Saint-Martin de Tours, Sainte-Madeleine de Vézelay et Saint-Gilles l’un des sanctuaires qui délimitent la grande Aquitaine. Celle-ci est convoitée par Alphonse VI, roi de Castille qui se déclare « l’égal de Charles » et rêve d’élargir son empire « jusqu’aux rives du Rhône ». Le Codex Calixtinus contient un Livre dans lequel les grands sanctuaires aquitains, qu’Alphonse aimerait voir entrer dans sa vassalité, sont mentionnés comme les points extrêmes du territoire convoité Il mentionne « quatre routes » pour Compostelle, celles indiquées aux princes d’Aquitaine pour se rendre au couronnement d’Alphonse VII d’Espagne, à Compostelle, en 1135. Ce sont les routes commerciales du XIIe siècle, irriguant la grande Aquitaine, bornée par les quatre sanctuaires de Tours, Vézelay, le Puy, Arles. Avant le XIXe siècle personne n'a songé à les prolonger en "chemins de Compostelle" au delà de ces limites. C'est en effet en 1882 seulement qu'il a été édité (en latin) pour la première fois.
Du symbole à la géographie | |
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Quand, en 1984, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe "reconnait l'importance historique et particulière du chemin de Saint-Jacques de Compostelle" et "recommande au Comité des Ministres, de s'inspirer de son exemple comme point de départ d'une action relative à d'autres itinéraires de pèlerinage", elle s'engage de façon ambigüe. Elle s'inspire de l'esprit du Chemin de Compostelle mais recommande la promotion des itinéraires avec un emblème spécial. Le premier est symbolique, les seconds sont matériels. Le chemin est unique, les itinéraires sont multiples. Le chemin est unificateur, les itinéraires véhiculent des intérêts politiques et économiques parfois divergents. Si le chemin de Saint-Jacques a servi de modèle pour
la préparation des décisions qui ont conduit à la
situation actuelle de 24 itinéraires agréés par le
Conseil, il a permis de voir quelles erreurs devaient être évitées. |
L’accent mis au colloque sur la nécessité d’une recherche de qualité est sans doute du à la prise de conscience de l’insuffisance du travail de recherche préalable à la définition du premier Itinéraire. Les décisions du Conseil de l'Europe ont été orientées sur la base d’hypothèses non validées. Dans l'enthousiasme, les promoteurs de Compostelle ont commis
et commettent encore plusieurs erreurs. 1 - tracer des chemins en prenant pour balises toute construction au vocable
Saint-Jacques René de La Coste-Messelière, pourtant infatigable
promoteur de Compostelle, avait ressenti le besoin de les réviser.
En juin 1965, il organisait, aux Archives Nationales à Paris, une
exposition intitulée Pèlerins et chemins de Saint-Jacques
en France et en Europe à l’occasion de laquelle il recommandait
de réaliser une étude d’ensemble des « milliers
d’hôpitaux pour voyageurs parmi lesquels les pèlerins
étaient tenus pour privilégiés ». Au début
des années 1980, il engageait encore des recherches sur les registres
hospitaliers. Mais, emporté par l’élan qu’il
avait lui-même donné au mouvement compostellan, il n’a
pas pu tirer parti de leurs résultats. L’enthousiasme l’a
emporté sur l’analyse et les quelques voix qui ont exprimé
des désaccords n’ont pas été écoutées.
Voir l'article Peut-on parler de réseau hospitalier sur les
chemins de Santiago : réseau
?. D'autres chercheurs, impliqués dans ce mouvement dans les
annés 1980, expriment aujourd'hui des réserves, mais en
privé. Devant l'ampleur prise par le phénomène auquel
ils ont contribué, il leur est difficile de paraître se déjuger. Il reste beaucoup à faire en matière de communication et d’information pour redresser les conséquences de ces erreurs qui ont très profondément marqué les esprits. Plusieurs expressions entendues au colloque montrent qu'elles sont encore à la base de travaux de certains promoteurs de chemins de pèlerinage.
L’accent a également été mis au
colloque sur l’éthique. Ce mot s’applique entre autre
à la pratique du chemin, particulièrement sur les chemins
de pèlerinage. Mais il y a aussi une éthique de la mise
en tourisme et de la pratique touristique. L'éthique implique aussi
le respect du public dans l’information qui lui est donnée.
S’agissant des chemins de Compostelle en France, quelle conception
de l’éthique peut-elle conduire à écrire partout
et à graver dans le marbre avec le timbre de l’UNESCO que
« les chemins de Saint-Jacques en France sont inscrits au Patrimoine
Mondial » ? Affirmation qui risque à terme de se révéler
dangereuse car on ne peut pas protéger ce qui manifestement ne
doit pas l’être et n'a, à juste titre pas fait l'objet
d'une inscription. Pour les prochaines rencontres de l’hôtel-Dieu | |
![]() L'inauguration
du chantier de rénovation de l'hôtel-Dieu |
Quoi qu’il en soit des
erreurs passées, il est toujours temps de donner la parole aux
chercheurs qui ont continué à travailler. Des exemples ont
été apportés au colloque montrant comment des résultats
de recherche correctement exploités peuvent servir de base à
l’information du public. D’autres ont fait état de
recherches en cours (en Italie par exemple) dont les résultats
mériteraient d’être étendus à tous les
pèlerinages, confrontés à ceux d’autres pays
et complétés. En France, la Fondation David Parou Saint-Jacques
dispose d’une base de données de près de 5000 enregistrements
récapitulant une part importante des connaissances sur saint Jacques
et ses cultes et pèlerinages (patrimoine immobilier et mobilier,
personnes physiques et morales, lieux, événements et textes
avec une base d’images). |
| Toutes ces questions me semblent être
des sujets pour de prochaines rencontres de l’hôtel-Dieu du
Puy. Un comité scientifique a été mis en place pour
en préparer les programmes. Il a du pain sur la planche pour passer
du funambulisme à la culture.
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